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Exclusif:    «  Il n’ est pas facile pour un Chef d’ Etat africain de dire « merci et au revoir » ou «  au revoir merci » dit Dr Sekou Koureissy Condé

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 La Guinée vient de fêter son soixantième anniversaire dans un contexte politique assez particulier. La destitution du Président de la Cour Constitutionnelle laisse planer le doute sur une volonté  du président Alpha Condé de briguer un troisième mandat. Nous avons joint au telephone  Dr Sékou Koureissy Condé, Directeur Exécutif du cabinet d’ études stratégiques -African Crisis Group. Une interview exclusive à lire ci dessous.

LCC: Bonjour Dr Condé, comment avez vous trouvé la célébration de la fête du 2 Octobre ?

Sékou Koureissy Condé: La fête fut belle, magnifique. C ‘est vraiment beau de voir les Guinéens faire une fête ensemble dans la joie et dans l’ allégresse. Il y a longtemps que d ‘ autres chefs d’ Etat n’ étaient pas venus faire la fête avec nous. Cette célébration fut magnifique à bien des égards. J’ ai aussi senti un nouvel élan à saisir pour enfin affronter et gagner le défi des reconnaissances des épreuves humaines et d ‘aller tous ensemble vers réconciliation nationale. 

Et que dites vous de l’interview du professeur Alpha Condé dans l’émission  « internationales  » de Tv5 animée par des  journalistes français à Conakry?

C ‘est le fond qui m’ intéresse le plus, et vu sous cet angle, le Président à été très bon. Les questions liées au 28 septembre et au 2 Octobre sont des questions de fierté et de patrimoine nationale, c‘est à dire des questions de souveraineté. Le Président a bien fait d’ insister sur la signification et les liens de cause à effet entre l’histoire du camp Boiro et l’ histoire des prisons de Kindia après le 4 juillet 1985. Il a aussi fait une nette démarcation entre les événements malheureux survenus au stade du 28 septembre en 2009 et l’ histoire du referendum du 28 septembre 1958. Il  a donc évité le piège et il a fermement réagit contre l’amalgame sur les faits et les périodes.

Le Président de la République vient d’entériner par un décret, la destitution du Président de la  Cour Constitutionnelle M. Kèlèfa Sall. Que vous inspire cette situation ?

Il apparait de plus en plus clairement que le Président de la République aspire à un 3ème mandat et même à d’autres mandats présidentiels à partir de 2020.

Pour tous les bons observateurs, le dou te n’ est plus permis.  Et à mon avis, ce n’est pas bon pour lui, historiquement et personnellement. Les Guinéens réagissent souvent et malheureusement par intéressement. Comment serait la Guinée aujourd’hui si le Président Ahmed Sekou Touré acceptait de partir malgré le poids de la guerre froide et malgré tout ce qui a été mis en oeuvre par l’ occident pour mettre les Guinéens dos à dos ? Nous connaissons la suite. Et si le Général Lansana Conté n’ avait fait que 10 ans ? Ou alors comment serait la vie du Président Dadis Camara aujourd’hui? Si le prédisent Dasis avait accepté les revendications de Forces Vives de la Nation ?  A ce que je sache, la justice n’ arrive toujours pas à prouver que c’est le capitaine Dadis qui a effectivement donné l’ ordre de tirer dans le stade. Les enquêtes se poursuivent, mais d’ici là, que de temps perdu pour lui et pour la Guinée. En réalité, notre pays est réellement riche sur beaucoup de plans, il lui faut conquérir la stabilité de l’ Etat, le retour à la culture de travail pour gagner sa vie, et une gouvernance des lois et Institutions. Il faut que le Président accepte de partir à temps et de gagner tout après, c’est d’ ailleurs le combat africain du 21 eme siècle pour nos Chefs d’ Etat. La Guinée doit gagner ce pari, nous devons tout faire pour dissuader le Professeur Alpha Condé d ‘ aller sur cette voie là . J’ étais parmi les cadres qui ne voulaient pas que le Président Lansana Conté modifie la constitution pour des raisons personnelles. Je le lui ai dit à lui même, puis en conseil des Ministres et enfin sur la B B C à l’ époque.  Et je sais exactement quel était l’ état d’âme du Président Lansana Conté sur ces questions, à la fin de sa vie entre 2007 -2008, un regret total. Le Président trouvera toujours des gens et beaucoup pour lui dire de ne pas reculer. Il lui faut être très fort que nous tous, toutes tendances confondues.

Et que faut il faire aujourd’hui?

Nous devons tous l’aider à prendre la bonne décision car il n’ est pas du tout facile pour un Chef africain de dire « merci et au revoir » ou «  au revoir et merci ».  On ne peut pas contester au Président Alpha Condé, des résultats positifs dans bien des domaines et de grands chantiers u ‘il est entrain de mettre en perspective pour la Guinée, c’ est ce qu’on appelle la vision et les traces historiques.  Mais en même temps, il doit faire le sacrifice de donner une chance à la réconciliation et à la continuité dans la vie démocratique dans un pays hanté par les divisions ethniques et les divisions d’intérêts. Dire la vérité est devenu un mal, on préfère se taire et profiter, si possible. Où irons nous avec ça ?   
Les religieux, les organisations traditionnelles et coutumières, les intellectuels, les artistes, les jeunes, les femmes, la société civile, les syndicats , les partis politiques et toutes les personnes de bonne volonté doivent se mettre ensemble pour dire au Président de ne pas faire ça.
Je constate qu’aucun Président de la République de Guinée n’ a été autant favorisé par le temps  et par les circonstances comme le Professeur Alpha Condé. Il a tout pour lui. Il a une meilleure connaissance des hommes et de la vie Occidentale, Il n’a pas d ‘ennemis idéologiques déclarés à l’extérieur du pays, ni  à l’ intérieur du pays, Il a juste des adversaire politiques déterminés. Fondamentalement, le débat politique et la vie politique guinéenne n’avaient jamais atteint un niveau intellectuel et culturel aussi bas. L’alignement politique est soit ethnique ou tout simplement basé sur l’ intérêt matériel immédiat. Les grandes plateformes de la société civile patinent et se cherchent entre les égos, la distance et calculs de positionnement.

L’instabilité des Institutions est manifeste, nous sommes au 3 ème Médiateur, au 3 eme Président de la CENI, au 2ème Président l’ I N D H et enfin voilà le 2eme Président la Cour Constitutionnelle.

Mais cette instabilité des institutions est bien l’oeuvre de cadres guinéens…
En majorité, les cadres  réagissent par ethnie ou en fonction d’une position administrative bien déterminée. Nos pères n’ avaient même pas forcement besoin de diplômes, ils avaient des opinions et des convictions fortes. Aujourd’hui, l’élite guinéenne, à part quelques exceptions, à l’ intérieur comme à l’ extérieur s’ éloigne et se tait tout simplement. La jeunesse est majoritaire, elle est courageuse, mais elle manque de repère et de modèle. Elle est pourtant notre avenir. 
Les Gouvernements occidentaux sont plutôt préoccupés par la lutte contre le terrorisme et par les questions migratoires. L’invasion commerciale chinoise perturbe les capacités de mobilisation et de vision d’avenir pour les entreprises et pour nos hommes et femmes d’affaires.
Le Président de la République est incontestablement le plus puissant, il peut faire ce qu’il veut. Il n’a que sa propre volonté et le peuple devant lui aujourd’hui. C’est lui seul qui peut, avec une réelle volonté politique et historique, nous faire passer cette étape dans la paix. pour faciliter une telle prise de décision,  il doit tenir compte du poids de la pauvreté et des inégalités qui génèrent forcement des mécontentements et des frustrations. Enfin, il faut savoir que l’ histoire de la Guinée nous enseigne qu’un peuple ensommeillé n’ est pas forcement un peuple endormi. 

Propos receuillis par Monique Curtis

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