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Problèmes de change ce que les autorités guinéennes doivent faire (Par Dr Nasser Keïta)

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La compétitivité est un objectif primordial pour les pays en voie de développement. Ainsi, les mouvements du taux de change réel sont une préoccupation majeure pour les autorités monétaires. La principale leçon des crises des années 1990, en Europe comme en Asie, est qu’elles sont souvent la conclusion d’une période de surévaluation prolongée, qui se traduit à terme par de larges déficits courants, que le marché finit par juger insoutenables. Aussi, un taux de change réel compatible avec un solde courant soutenable qui assure une trajectoire viable pour la dette extérieure, est devenue un objectif prioritaire pour certains pays. Grâce à des programmes de stabilisation réussis et une crédibilité retrouvée, certain pays émergents attirent des flux massifs de capitaux privés. Le risque d’une appréciation du taux de change et d’une perte de compétitivité, amène souvent les autorités monétaires à intervenir.

Ainsi, même en régime flexible, les Banques centrales des pays émergents sont souvent amenées à intervenir pour empêcher l’appréciation du taux de change. Cette peur de l’appréciation se manifeste notamment chez des pays asiatiques. Les taux de change de ces pays sont certes plus flexibles depuis la crise de 1997. Ces pays interviennent massivement pour résister à l’appréciation réelle de leurs monnaies (Hernandez et Montiel, 2001 ; McKinnon et Schnabl, 2004).

Selon Mishkin et Savastano (2000), la politique monétaire ne devrait pas se préoccuper de l’objectif de compétitivité. Cet objectif est incompatible avec celui de la stabilité des prix. Toutefois, contrairement aux pays d’Amérique latine, les pays asiatiques n’ont pas de problème d’inflation ce qui fait qu’ils peuvent se préoccuper de l’objectif de compétitivité.

Pour le cas précis de la République de Guinée qui fait l’objet de notre propos, il y a une combinaison implicite qui ne dit pas son nom de ciblage d’inflation et une politique de lutte contre la dépréciation de la monnaie depuis 2014 période à la quelle la forte dépréciation a commencée.

Jusqu’à présent, la Banque centrale n’avait pas fait face à un sérieux conflit d’objectifs entre l’inflation et la compétitivité du fait qu’en réalité l’économie Guinéenne connaissent une période de déflation.

La réticence de la Banque centrale à la dépréciation du taux de change se justifie au niveau de deux raisons que nous partageons (pas de contradiction à ce niveau), ce sont essentiellement :

– Les effets de transmission du taux de change aux prix ;

– La fragilité financière due à la dollarisation partielle.

1) Une transmission élevée du taux de change :

Quand la transmission du taux de change aux prix est élevée (nous l’avions vérifié au cours de nos recherches doctorales pour l’économie Guinéenne) et que l’inflation est un objectif important, les autorités monétaires sont obligés de se préoccuper de la dépréciation du taux de change. Le taux de change est un repère naturel pour les anticipations inflationnistes dans les économies ayant un passé inflationniste instable. Pour de nombreux pays émergents, notamment ceux d’Amérique latine, une inflation faible (à un chiffre) est un acquis récent. Aussi la transmission du taux de change aux prix est assez élevée dans ces économies (nous avions vérifié aussi ce cas au cours de nos recherches doctorales pour sur l’économie Guinéenne), une forte transmission se traduit par une reprise de l’inflation en cas de choc de dépréciation sur le taux de change. Or les chocs sur le taux de change en Guinée sont en général larges et persistants, ce qui peut poser un dilemme pour à la Banque centrale.

Laisser le taux de change se déprécier peut se traduire par le dépassement de l’objectif d’inflation, ce qui menace la crédibilité de la politique monétaire. À l’inverse, défendre la monnaie peut nécessiter de fortes hausses de taux d’intérêt, ce qui peut provoquer des pertes de production.

Une Banque centrale qui poursuit une politique de ciblage de l’inflation (comme la BCRG sans le reconnaître explicitement) est ainsi obligée de se préoccuper de la dynamique du taux de change (chose que nous partageons aussi).

Un important degré de transmission (comme le cas toujours de l’économie Guinéenne) peut justifier les interventions qui font alors partie de la politique de ciblage d’inflation. Pour Mishkin et Savastano (2000), dans une politique de ciblage d’inflation, les interventions doivent se limiter aux cas où les mouvements du taux de change risquent d’éloigner l’inflation de sa cible. La baisse de l’inflation permet à la Banque centrale de gagner sa crédibilité ce qui réduira à terme le besoin de réagir au taux de change. Mais on peut se demander si certaines Banques centrales n’utiliseraient pas cet argument pour gérer implicitement leur taux de change, en justifiant leurs interventions par le risque de transmission du mouvement du taux de change aux prix.

2) Une certaine dollarisation :

Une différence importante entre les économies développées et les économies en voie de développement, réside dans la structure de leur endettement qui est la cause de leur fragilité financière (cas précis de l’économie Guinéenne), notre économie est est victime d’un péché originel qui l’empêche de s’endetter dans notre monnaie nationale à l’étranger. Ceci se traduit par une importante « dollarisation » de notre dette (le dollar constituant la principale monnaie de libellé de l’emprunt en devises). Aussi les bilans des entreprises, des banques et même du gouvernement sont très sensibles aux variations du taux de change. En augmentant le coût de la dette en devises, la dépréciation réduit les profits des entreprises, ce qui peut provoquer d’importantes faillites dans le secteur privé. Elle fragilise les bilans des banques et la situation budgétaire du gouvernement. À terme, ces effets de bilans peuvent se traduire par une contraction de la production, une crise financière ou budgétaire (nous ne sommes pas pessimistes, plutôt nous n’aimons pas la complaisance en matière de diagnostics économiques, c’est se trahir soi-même).

La dollarisation de la dette rend les débiteurs vulnérables aux chocs externes ce qui complique la conduite de la politique monétaire et de change. La baisse des taux d’intérêt pour relancer l’activité économique se heurte au risque de dépréciation du taux de change qui menace la stabilité des banques et des entreprises endettés en devises. Plus le poids de la dette en devise est important et plus le choix optimal de la Banque centrale sera une moindre flexibilité du taux de change (nous insistons sur ce passage à nouveau pour les autorités monétaires de la République de Guinée). Les pays dollarisés sont ainsi souvent obligés de poursuivre des politiques pro-cycliques afin d’éviter une perte de confiance dans la monnaie malgré le coût en production et en emploi de ces politiques (cas spécifique de la Guinée).

La volatilité du taux de change contribue à alimenter le péché originel. En effet, elle conduit les non-résidents à investir en devise plus stable, ce qui justifie la gestion du taux de change. Cependant, l’utilisation active du taux d’intérêt afin de limiter les mouvements de taux de change affecte le coût des emprunts en monnaie domestique (Franc Guinéen).

On pourrait penser qu’un engagement fort par une politique de ciblage implicite d’inflation stricte permettrait de stabiliser l’inflation et ainsi de redonner confiance dans la monnaie Guinéenne. Aussi la demande de monnaie en devise nationale augmenterait, réduisant ainsi le ratio de dollarisation. Cependant, ce n’est pas ce qu’on observe dans la réalité où souvent malgré une désinflation réussie, la dollarisation persiste.

D’autres économistes chercheurs avant nous, ont étudié (Jayasri et Hyginus) empiriquement les effets des interventions sur la dynamique du taux de change réel dans un groupe de pays, afin de déceler la nature de l’intervention. Ils concluent que la peur du flottement mise en évidence par Calvo et Reinhart consiste pour les pays en développement en une peur de la dépréciation. En effet, les interventions sont pour la plupart non symétriques, c’est-à-dire que la Banque centrale s’oppose plus fortement à la dépréciation qu’à l’appréciation. L’explication de ce résultat se trouve dans l’impact de la dépréciation sur le coût réel du service de la dette en devise. Le canal financier du taux de change (que nous avions vérifié au cours de nos recherches doctorales) semble dominer le canal réel de compétitivité dans les objectifs d’intervention en République de Guinée. Haussmann et al. (2001) ont étudié la gestion des taux de change dans 38 pays qui se déclarent officiellement en flottement (ou bandes larges). Ils montrent que les pays qui ne peuvent pas emprunter à l’étranger dans leur propre monnaie ont tendance à détenir d’importants stocks de réserves et à tolérer une faible volatilité du taux de change par rapport aux mouvements des réserves et des taux d’intérêt. La capacité du pays à emprunter dans sa propre monnaie à l’extérieur.

QUELQUES RECOMMANDATIONS DE POLITIQUE ÉCONOMIQUE POUR LES AUTORITÉS GUINÉENNES :

Dans plusieurs de nos précédentes publications, nous nous sommes élevés contre la complaisance dans les diagnostics économiques, les raccourcis et la simplarité dans la recherche de solutions aux problèmes qui se posent à notre économie, cette observation nous conduit à présenter quelques recettes :

1) déterminer le degré de gestion du taux de change sous le régime actuel de flottement, autrement dit le poids à accorder au taux de change dans la politique monétaire, cela après avoir spécifier une fonction de réaction de la Banque centrale qui en plus de réagir à l’écart de production et à l’inflation, va répondre partiellement aux mouvements du taux de change. Ainsi, le débat ne porte plus sur le régime de change optimal mais sur la politique monétaire optimale ;

2) Accepter de spécifier un nouvel dispositif de gestion monétaire qui cadre avec les caractéristiques réelles de notre économie ;

3) Il est impératif de financer l’économie, la diversifier et ne pas se focaliser sur les matières premières et le simple commerce international, car en cas de chocs négatifs comme nous l’avons précisé dans nos commentaires précédents, il n’existe aucun instrument à la disposition des autorités économiques pour parer à ces chocs ;

4) Il sera impossible de soutenir la monnaie nationale sans production diversifiée et compétitif (ce qui relève d’une politique économique cohérente.

Par Dr Nassirou N. Keïta alias Nasser

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