Treize ans après le massacre de Zowota, les familles des victimes sont toujours en attente de justice. Le 03 août 2012, six morts, des blessés à vie, aucun procès, aucun acte de justice. Malgré un arrêt de la Cour de Justice de la CEDEAO condamnant l’État guinéen, le silence règne. Dans cet entretien, Maitre Pépé Antoine Lama, un avocat engagé auprès des victimes, revient sur ce drame et appelle à rompre définitivement avec l’oubli.
Treize ans après le massacre de Zowota, l’impunité persiste. Selon vous, qu’est-ce qui explique le refus de l’État guinéen d’exécuter l’arrêt de la Cour de Justice de la CEDEAO ?
L’inexécution de l’arrêt de la Cour de Justice de la CEDEAO par l’État guinéen relève, à mon sens, d’une combinaison de manque de volonté politique, de crainte des conséquences judiciaires et d’une culture persistante d’impunité. Reconnaître cette décision reviendrait à admettre la responsabilité de l’État dans un crime grave, ouvrant ainsi la voie à des poursuites, y compris contre des hauts responsables militaires ou civils encore en fonction ou protégés.
Malheureusement, dans notre pays, lorsqu’il s’agit de faits impliquant les forces de défense et de sécurité, la tendance historique est à la protection de l’institution, même au détriment de la vérité, de la justice et de la mémoire des victimes.
Il faut rappeler que les arrêts de la Cour de Justice de la CEDEAO sont juridiquement contraignants, mais leur exécution dépend entièrement de la bonne foi des États. À ce jour, la Guinée n’a pris aucune mesure législative ni budgétaire pour mettre en œuvre cette décision, ce qui constitue une violation flagrante de ses engagements internationaux.

Vous appelez à la reconnaissance officielle de Zowota comme un crime d’État. En quoi cette reconnaissance est-elle essentielle pour les victimes et pour la mémoire collective nationale ?
La reconnaissance officielle de Zowota comme un crime d’État est un acte de vérité, de justice symbolique et de restauration de la dignité des victimes. Ce n’est pas qu’un geste politique : c’est une obligation morale et républicaine.
Elle permettrait :
- de sortir les victimes de l’oubli et du silence institutionnel ;
- de nommer clairement les responsabilités, même à titre posthume ou institutionnel ;
- de prévenir la répétition de tels crimes, par la reconnaissance publique du fait que l’État ne peut pas exercer la violence contre ses citoyens en toute impunité.
C’est aussi une condition essentielle pour reconstruire la confiance entre les citoyens et les institutions, notamment dans des zones historiquement marginalisées comme la Guinée forestière. Sans cette reconnaissance, ce sont les sentiments d’abandon, d’exclusion et d’injustice qui continueront à alimenter la fracture nationale.
En tant qu’avocat engagé aux côtés des familles, que vous inspire ce long combat judiciaire sans réponse concrète ? Quels obstacles avez-vous rencontrés dans votre quête de justice ?
C’est un combat éprouvant, mais tristement nécessaire. Treize ans sans jugement, sans enquête nationale sérieuse, sans même un acte administratif de reconnaissance : c’est une forme de torture morale imposée aux familles.
En tant qu’avocat, ce silence institutionnel prolongé, cette inertie délibérée, me révoltent profondément.
Les obstacles sont nombreux :
- refus de coopérer des autorités judiciaires locales ;
- peur persistante des victimes et des témoins à s’exprimer publiquement ;
- absence de mécanisme national d’exécution des décisions des juridictions régionales ;
- et banalisation politique de la douleur des minorités rurales.
Mais je reste déterminé, car le droit n’est pas un privilège réservé aux vivants : c’est une dette envers les morts.
Au-delà de la commémoration, quelles actions concrètes envisagez-vous ou appelez-vous à mener pour relancer le dossier, mobiliser l’opinion et maintenir la pression sur les autorités ?
D’abord, il est urgent de constituer un collectif élargi regroupant avocats, victimes, journalistes, ONG et parlementaires sensibles à cette cause, afin de porter une campagne de relance du dossier, à la fois nationale et internationale.
Ensuite :
- adresser officiellement un rappel à l’État guinéen concernant son obligation d’exécuter l’arrêt de la CEDEAO ;
- saisir le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, notamment les rapporteurs spéciaux sur l’impunité, les exécutions extrajudiciaires et la torture ;
- produire un documentaire ou un rapport grand public, accessible, factuel et juridiquement rigoureux, pour sensibiliser l’opinion nationale et internationale ;
- mobiliser activement les médias afin que Zowota ne soit pas une parenthèse, mais un dossier vivant de notre actualité mémorielle et judiciaire.
Enfin, je propose que chaque 3 août devienne une Journée nationale de mémoire pour les victimes de violences d’État en Guinée, avec Zowota comme point de départ de ce devoir de vérité indispensable.
La mémoire n’est pas vengeance. C’est justice. Et c’est à cette justice que nous continuerons de consacrer nos voix, notre énergie et notre serment d’avocat.
Propos recueillis par Mame Tabara










