En dépit du constat de la réalité actuelle du pays, plongé depuis plusieurs mois dans une crise monétaire, la République de Guinée vient d’obtenir une note encourageante pour son économie. L’agence internationale de notation financière Standard & Poor’s a attribué une notation inaugurale B+ avec perspective stable au pays dirigé par le Général Mamadi Doumbouya. Selon S&P, entre 2026 et 2028, la Guinée pourrait connaître une croissance du PIB de près de 10 % par an, dépassant largement la moyenne régionale.
Cette annonce a été bien accueillie par de nombreux Guinéens. C’est le cas de l’économiste Mohamed Lamine Youla, qui a tout de même livré une analyse lucide de cette actualité qui fait la une.
Dans un entretien accordé à un reporter du Courrier de Conakry, M. Youla a expliqué la signification de cette notation et son impact possible sur les conditions de vie des citoyens.
Récemment, l’agence internationale de notation financière Standard & Poor’s a attribué une note B+ à l’économie guinéenne. En tant qu’économiste, quelle est votre lecture ?
C’est toujours positif d’être bien classé par une institution, quelle qu’elle soit. Chacun voudrait voir son enfant en tête d’un classement, peu importe la nature de ce classement. Toutefois, il est important de souligner que cette notation repose sur des éléments spéculatifs : l’analyse du marché, les flux financiers, la manière dont l’argent entre et sort, etc. Autrement dit, ce sont des renseignements recueillis et analysés qui servent de base à ce classement. Mais, quoi qu’il en soit, comme tout parent fier de son enfant, nous pouvons nous réjouir de cette reconnaissance.
Concrètement, qu’est-ce que cela signifie pour notre pays ?
De façon directe, cela veut dire que nous sommes considérés comme étant, entre guillemets, bien gouvernés. Cela traduit aussi une certaine confiance des institutions internationales dans la gouvernance du pays. Concrètement, elles sont prêtes à prêter de l’argent, à accorder des crédits ou à injecter de la liquidité pour accompagner la Guinée dans ses perspectives de développement.
La notation B+ permet à la Guinée d’accéder au marché financier pour emprunter des capitaux. Pouvez-vous nous en dire plus ?
En principe, c’est une opportunité. Dans certains pays, une telle notation ouvre la voie à des financements qui sont utilisés à bon escient pour s’engager résolument sur la voie du développement. Mais la question est de savoir si ce sera le cas chez nous.
Économiquement parlant, le bénéfice attendu repose sur ce qu’on appelle l’« intérêt du risque ». Pour illustrer : vous achetez un gâteau à 100 francs, puis vous le revendez à 150 francs. Le bénéfice de 50 francs correspond au prix du risque que vous avez pris. C’est cela, en économie, qu’on appelle intérêt.
N’y a-t-il pas un risque que le pays se retrouve à moyen terme dans une dette excessive ?
Affirmer que nous n’allons pas tomber dans une dette excessive serait prématuré. Tout dépendra de l’usage que le gouvernement, avec à sa tête le président de la République, fera de cette notation.
Il faut que cette opportunité soit exploitée à bon escient. Par exemple, éviter d’investir dans des projets surfacturés, inutiles à long terme, ou dans des dépenses somptuaires comme l’achat massif de véhicules de luxe. Il serait dramatique d’emprunter un milliard de dollars pour ensuite voir cet argent détourné au profit de quelques individus, au lieu d’être investi dans des projets structurants capables de transformer réellement le pays.
Cette agence internationale place la Guinée au 2ᵉ rang des économies les mieux notées d’Afrique de l’Ouest francophone, devant le Sénégal. En quoi cela peut-il améliorer les conditions de vie des Guinéens ?
Être devant le Sénégal est certes une bonne chose. Comme je l’ai dit plus tôt, voir « son fils » devant celui de ses voisins procure une certaine fierté. Mais il faut relativiser, car cette notation reste spéculative et repose sur des critères précis qui ne sont pas forcément identiques d’un pays à l’autre. Le plus important est de savoir si cette reconnaissance sera réellement mise au service de la population.
Et comment cela peut-il servir la population ? Prenons un exemple : si l’on emprunte un milliard pour construire une autoroute Conakry–Nzérékoré, ce serait bénéfique. Le développement repose en grande partie sur la voirie. Grâce à cette infrastructure, l’agriculteur de Nzérékoré pourra écouler rapidement son café ou son cacao vers Conakry, sans perdre ses produits. L’éleveur de Labé pourra vendre sa viande ou son lait jusqu’à Kankan ou Nzérékoré sans que cela périme.
Mais si cet argent sert uniquement à enrichir des gouvernants, à construire des châteaux personnels ou à alimenter des comptes bancaires à l’étranger, alors la population n’en tirera aucun bénéfice. Elle n’aura, comme on dit, que ses yeux pour pleurer.
Merci.
Propos recueillis par Ibrahima Soya










